Les six premiers mois du mandat du président Ndayishimiye ont été marqués par d'importants changements sociaux et politiques. Il s'agit notamment du retour de milliers de réfugiés qui avaient demandé l'asile dans les pays voisins, du lancement d'une campagne de dépistage massive contre COVID-19, de l'arrestation de policiers et d'Imbonerakure impliqués dans des fraudes et des actes de banditisme, de la récente libération des quatre journalistes du groupe Iwacu après 14 mois de prison ainsi que de la reprise timide des pourparlers bilatéraux avec le gouvernement rwandais.

Espoirs déçus

Si ces gestes ont suscité un certain espoir parmi les Burundais qui attendaient des signes de rupture avec le régime Nkurunziza, force est de constater que le trimestre a été aussi caractérisé par la persistance de nombreuses violations graves des droits de l’homme et des attaques perpétrées à la fois par les forces gouvernementales et les rebelles du mouvement RED Tabara. S’il est difficile de dresser avec certitude le bilan de ces violences et affrontements, le constat est que que des dizaines de personnes ont été tuées depuis l’investiture du président Evariste Ndayishimiye. La plupart des victimes ont été arrêtées par les forces de l’ordre et froidement exécutées. Leurs corps ont été retrouvés soit dans des rivières, soit sur la voirie publique.

Si ces gestes ont suscité un certain espoir parmi les Burundais qui attendaient des signes de rupture avec le régime Nkurunziza

Sur le plan des libertés politiques et civiles, les espoirs de changement sous un nouveau président, après des années de crise politique, ont été plutôt déçus. L’activiste Germain Rukuki qui croupit en prison depuis 2017 a vu sa condamnation à une peine de 32 ans confirmée par la cour d’appel de Ntahangwa. Fabien Banciryanino, ancien député de l’opposition est sous les verrous depuis début Octobre accusé lui aussi de rébellion, dénonciation calomnieuse et d’atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l’Etat.

Face à cette situation, les Nations Unies - dont le bureau local devra être fermé avant la fin de l'année sur décision du gouvernement de Gitega - viennent de prolonger d’une année le mandat de la Commission d'enquête sur le Burundi après que cette dernière ait présenté son quatrième rapport qui dresse un bilan sombre en matière de violation de droits humains. Pas de signes d’améliorations tangibles de la situation des droits de l’homme malgré les déclarations à cet effet du nouveau chef d’État burundais, lit-on dans leur dernier rapport sorti fin Septembre.

Le rôle des acteurs de paix locaux, plus que jamais indispensable

Devant une telle situation, le rôle des acteurs de la société civile s'avère plus qu’indispensable, tant au niveau de la prévention de la violence que de la collaboration avec les acteurs locaux pour la sauvegarde de la sécurité et le maintien de la cohésion à la base, surtout en ce moment où il y a un grand mouvement de retour des réfugiés.

Monitoring et documentation des droits humains :

Bien que cette composante ne soit pas la responsabilité première des artisans de la paix, elle est d'une importance capitale dans un contexte marqué par la persistance des abus et des violations des droits de l'homme. Le gouvernement n'a pas encore montré une forte volonté de soutenir ou de tolérer le travail libre et indépendant des défenseurs des droits de l'homme, ce travail restera donc essentiel dans un avenir proche. Le renouvellement du mandat de la Commission d'enquête indépendante sur le Burundi, qui s'appuie fortement sur des données et des témoignages indépendants, sera également crucial pour le respect des droits de l'homme. Depuis 2015, les artisans de la paix locaux et les défenseurs des droits de l'homme partagent des rapports détaillés, des témoignages et des preuves des violations des droits de l'homme qui se produisent dans tout le pays.

Lutter contre la désinformation et la propagation des messages de haine :

Pendant cette période, les discours incendiaires visant les groupes ethniques ont été largement diffusés par les réseaux de médias sociaux. Certains fonctionnaires et soi-disant journalistes ont été accusés de diffuser des messages virulents qui encouragent la haine et la division ethniques. Biraturaba, un groupe local de consolidation de la paix, a averti que les discours de haine peuvent provoquer des violences de masse, en exhortant la population à s'abstenir de ces discours incendiaires et en demandant aux autorités de sévir contre les responsables de la création et de la diffusion de messages de haine. Au-delà de la diffusion d'avertissements, les artisans de la paix doivent s'opposent activement à cette rhétorique en parlant de tolérance, d'unité, de cohésion sociale et d'une société pacifique. Pour une plus grande efficacité, ces approches devraient viser et combiner les rassemblements physiques, les médias traditionnels ainsi que les les plateformes en ligne.

Maintenir la cohésion sociale à tout prix :

Le maintien de l'unité au sein des communautés est un autre impératif compte tenu des facteurs de risque déjà identifiés et des tensions récurrentes entre les communautés et les groupes politiques rivaux. Les capacités et les ressources des groupes de la société civile engagés sur ce front doivent être soutenues afin de régler efficacement les nombreux différends enregistrés. Un domaine clé dans lequel les artisans de la paix peuvent jouer un rôle significatif est le soutien au travail des mécanismes de justice communautaire récemment adoptés par l'Assemblée nationale. En encourageant les citoyens à saisir ces mécanismes, en favorisant la résolution pacifique des conflits et en servant de pont entre les membres de la communauté et les mécanismes de justice locale, les artisans de la paix contribueront non seulement à maintenir leurs communautés plus sûres et plus saines, mais aussi à soutenir le système judiciaire officiel pour qu'il relève plusieurs défis, notamment l'accès, les longs délais et le manque de capacités humaines et matérielles.

Appui dans l'intégration des réfugiés :

Depuis le retour d'une vague de réfugiés au Burundi, la question de leur accueil et de leur réintégration durable et pacifique dans leur communauté d'origine est très préoccupante. Cela a été particulièrement le cas pour ceux qui reviennent du Rwanda, un pays auparavant accusé de soutenir des forces opposées au gouvernement. Pour soutenir le retour en toute sécurité des réfugiés, les artisans de la paix locaux ont mis en place des activités axées sur le dialogue communautaire, la reconstruction, la participation aux groupes locaux de paix et de développement, les compétitions sportives et la réponse aux besoins immédiats de subsistance des groupes les plus vulnérables.

Ingrédients pour la paix en 2021

Malgré l'absence de changements majeurs, il y a des raisons d'espérer si tous les acteurs, politiques et non politiques, de la base au sommet, combinent leurs efforts pour une stabilité politique et sécuritaire durable. Cela se fera principalement par l'arrestation et la poursuite des forces de sécurité et d'Imbonerakure reconnus coupables d'intimidation, de mauvais traitements, de meurtre et d'autres violations des droits de l'homme. Sur le plan politique, le gouvernement devrait reprendre le dialogue avec l'opposition en exil, libérer les prisonniers politiques et les militants de la société civile restants et rouvrir l'espace civique et médiatique. Ce sont là quelques mesures qui rassureront davantage les Burundais et encourageront ceux qui sont encore sceptiques à rentrer chez eux.