Mali : le blocus autour de Bamako se desserre après plusieurs mois de crise du carburant
À la fin de l'année dernière, le Mali a traversé une crise provoquée par un blocus visant à perturber l'approvisionnement en carburant de Bamako, la capitale du pays. Alors que la situation revient lentement à ce qu'elle était avant le blocus, cette période a marqué un tournant décisif.
À la fin de l'année dernière, le Mali a traversé une crise provoquée par un blocus visant à perturber l'approvisionnement en carburant de Bamako, la capitale du pays. Ce dernier fut imposé par les djihadistes du groupe Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), un mouvement terroriste affilié à Al-Qaïda. Alors que la situation revient lentement à ce qu'elle était avant le blocus, cette période a marqué un tournant décisif dans les rapports de force au sein du pays que nous examinerons de plus près dans cet article.
Le JNIM a imposé le blocus à la suite d'une décision des autorités de la Transition d'interdire la vente de carburant en bidons dans plusieurs localités,[1] une source d'approvisionnement importante pour les communautés rurales, mais aussi pour les groupes djihadistes. Le JNIM contrôle les routes reliant Bamako à ses environs. Les convois transportant du carburant vers la ville ont été victimes d'attaques armées malgré les tentatives de mise en place d'escortes militaires. Les civils ont également été intimidés, harcelés et contraints de porter le voile dans les bus circulant sur ces routes.
Par ces actes,« le JNIM cherche à se présenter tel qu’un « protecteur » des populations locales, et tente d’asseoir son influence parmi d’autres acteurs armés comme l’État Islamique au Sahel (EIS) et les forces armées nationales, soutenues jusqu’à présent par leurs supplétifs russes tels que le Groupe Wagner devenu Africa Corps », affirme un expert en gouvernance sécuritaire.
Les autorités tentent de désamorcer la situation en renforçant leurs liens commerciaux et leurs relations avec les pays voisins afin d'éviter que la pénurie de carburant n'entraîne une rareté des denrées alimentaires et d'autres produits de première nécessité.
Selon certaines sources,[2] les autorités ont également tenté de négocier une trêve avec le JNIM afin de mettre fin aux attaques contre les camions-citernes, mais le JNIM a posé comme condition que le gouvernement annonce publiquement son intention de dialoguer avec lui. Ces négociations semblent avoir échoué, car les affrontements se poursuivent entre les Forces armées maliennes (FAMa) et les djihadistes tant au sud du pays qu’au centre et au nord.
Parallèlement, le JNIM a également renforcé sa position financière et politique. Selon plusieurs sources, dont l'African Security Sector Network (ASSN),[3] le JNIM aurait reçu 50 millions de dollars américains de rançon pour la libération d'otages originaires du Moyen-Orient, dont un ressortissant émirati en novembre dernier. Certains parlent de la libération de djihadistes du JNIM détenus par les autorités maliennes. Cependant, celles-ci restent muettes sur le sujet.
Dans les zones qu'il contrôle, le JNIM impose des péages sur les véhicules et exploite l'obligation religieuse de la zakat pour prélever des taxes sur les territoires sous son contrôle. Cela s'ajoute au contrôle et à la taxation de l'exploitation artisanale de l'or et du vol de bétail. Ces prélèvements sont souvent imposés par la force plutôt que volontairement. En échange, le JNIM promet une protection relative aux populations locales contre d'autres
Quant est-il des acteurs de consolidation de la paix ?
Les artisans de la paix continuent d'opérer malgré le contexte difficile et les multiples défis supplémentaires : suspension de financements de partenaires, insécurité croissante sur les axes routiers, cas d'enlèvements par des groupes djihadistes, pénurie de carburant et hausse des prix des denrées alimentaires. Cependant, leur situation varie d'un moment à l'autre, d'un contexte à l'autre et d'une localité à l'autre. Si certains poursuivent leur travail dans le risque, d'autres sont totalement dans l'incapacité de mener à bien leurs activités.
Dans le sud du pays, par exemple à Djalakorobougou (une localité du district de Kuba, dans la région de Koulikoro), les artisans de la paix d' s parviennent à travailler malgré les retards dans la mise en œuvre de plusieurs projets, selon un témoin local.
En revanche, dans certaines zones d'insécurité telles que Damba Diawara, dans la région de Kayes, ou Banamba, un district de la région de Koulikoro, les acteurs locaux, en particulier les femmes, ont des difficultés à se déplacer pour des raisons de sécurité, selon un chef de projet travaillant dans la région. Les déplacements en voiture privée sont rares et les gens utilisent les transports publics en respectant strictement les consignes des djihadistes. C'est également le cas dans les régions du nord, où les acteurs de paix locaux mènent leurs activités dans les mêmes conditions de résilience. Les déplacements sont possibles sans difficulté majeure dans les zones périurbaines en s'adaptant aux conditions imposées par les groupes armés, telles que le port du hijab (voile islamique) et le fait de ne pas dénoncer les djihadistes aux forces armées maliennes .
En outre, certains acteurs de la région de Kita, comme à Kella et Neguella, par exemple, expriment leur soulagement face à l'amélioration de la sécurité suite à la construction d'un poste de sécurité par les autorités. Plusieurs membres d'organisations de la société civile (OSC) de ces régions ont récemment participé à des activités à Bamako. Certains ont mis du temps à se déplacer en raison des restrictions de circulation à certaines heures de la nuit dans certaines régions.
Des activités de sensibilisation, d'éducation et d'information sur la paix peuvent être menées, mais sans cibler un groupe ou une communauté en particulier.« Malgré les défis sécuritaires on parvient à s’adapter. Pour nous le plus grand défi reste la rareté des financements qui n’est pas loin d’affecter nos capacités à œuvrer », a déclaré une femme leader travaillant dans le nord du pays.
Un climat sociopolitique et sécuritaire tendu
Ces dynamiques s'inscrivent dans un contexte sociopolitique et sécuritaire tendu au Mali – dissolution des partis politiques, emprisonnement ou exil de leaders politiques et d'opinion, prolongation de la période de transition, recrudescence des attaques terroristes, et plus encore, – qui remet en question la légitimité des Autorités de la Transition malienne.
Cette instabilité est encore exacerbée par la rupture du Mali avec certains partenaires internationaux entre 2022 et 2024, tels que la MINUSMA,[4] la CEDEAO,[5] la France, la force Takuba,[6] l'EUTM,[7] et l'expulsion de certains opérateurs économiques, entrepreneurs et investisseurs du secteur privé.
Une charte nationale pour la paix et la réconciliation nationale a été adoptée en mai 2025. Cette charte est présentée comme un document de référence[8] qui actualise et résume l'ensemble des instruments nationaux qui caractérisent la vie de la société malienne. Elle s'apparente à un code de conduite pour les autorités et les citoyens. Il faut toutefois reconnaître qu'une partie importante de la société, essentielle à la paix et à la stabilité, n'a pas pris part au dialogue, notamment les groupes rebelles armés du CMA,[9] l'actuel FLA,[10] les dirigeants des partis politiques dissous et les leaders de la société civile opposés à la Transition.
La persistance de graves violations des droits humains
Dans un communiqué publié le 18 novembre , Human Rights Watch (HRW) a accusé l'armée malienne et les milices Dozod[11] d'avoir « massacré » 31 civils. HRW a affirmé que les massacres ont eu lieu le jeudi 2 et le lundi 13 octobre dans la région de Ségou, au centre du Mali.[12] Les habitants de certaines localités ont également été contraints de quitter leurs villes et villages en raison des combats entre les djihadistes et les forces armées, comme ce fut le cas dans les villes de Loulouni et Léré.
Quant aux autorités, elles ont choisi le silence : tout se déroule comme si la situation était normale. Cette attitude de l'État a suscité diverses réactions. Pour certains, elle montre que l'État est incapable d'assurer la sécurité de la population et que l'espace public est si étroitement contrôlé que la voix des citoyens a pratiquement disparu. Pour d'autres, le silence semble viser à nier la légitimité des djihadistes. Seul le temps nous dira jusqu'où cette crise pourra aller.
Resources
[1] Journal officiel L’Essor, Koro/Bandiagara : Restrictions sur la circulation des camions-citernes à partir du 20 mars 2025. Lien : https://www.maliweb.net/koro-bandiagara-restrictions-sur-le-flux-des-camions-citernes-de-carburant.
[2] RFI, Mali : Où en sont les négociations avec les djihadistes pour lever le blocus ? Lien : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20251009-mali-où-en-sont-les-négociations-avec-les-jihadistes-pour-la-levée-du-blocus.
[4] Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali.
[5] Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest.
[6] La Task Force Takuba est une force opérationnelle européenne déployée au Mali dans le cadre de la lutte contre les groupes terroristes armés. Elle a été dissoute en 2022.
[7] Mission de formation de l'Union européenne, https://eutmmali.eu/fr/.
[9] Coordination des mouvements de l'Azawad.
[10] Front de libération de l'Azawad.
[11] Les Dozos sont des chasseurs traditionnels proches de l'État qui combattent les groupes armés djihadistes dans le centre du pays.
[12] Selon Africa radio.com, lien : https://www.africaradio.com/actualite-112098-mali-human-rights-watch-accuse-31-civils-tues-au-mali-dans-des-massacres-attribues-a-l-armee-et-aux-milices.